🦸 “Étendre” la nature humaine ?

“Étendre” la nature humaine ?

Proposer une technologie qui augmente les capacités humaines n’a rien de nouveau, c’est même l’une des définitions de tout outil inventé par l’homme. La Silicon Valley et les discours marketing nous rabâchent d’ailleurs sans cesse que la technologie peut-être un “super-pouvoir” qui peut nous rendre, presque sans effort, plus créatifs, plus productifs, plus heureux.

En quoi donc notre approche est différente des autres, et en quoi les Humains Étendus que nous souhaitons être différent des sur-hommes que l’on nous promet depuis des décennies déjà ?

Le mot étendu n’a pas été choisi au hasard et incarne notre différenciation et notre ambition.

Manipuler la nature humaine

Le marketing et la publicité utilisent la nature humaine pour la retourner contre nous.

Notre nature humaine, héritée de chasseurs-cueilleurs en réalité, nous pousse à favoriser le gras, le salé, le sucré, et préférer la gratification immédiate tout en économisant nos efforts. En jouant sur notre volonté d’appartenance, ou notre désir de confort, ou encore notre instinct compétitif, on nous pousse à consommer plus et à agir contre notre intérêt personnel réel.

La technologie du quotidien, par le biais des interfaces que nous utilisons sur nos apps et sites web, n’est pas étrangère à ces manipulations. Pastilles rouges qui nous excitent, FOMO et excitation continue sont les moteurs des réseaux sociaux et de nombre de sites de e-commerce.

Assister, compléter, remplacer la nature humaine

Dès que l’on parle de nature humaine, viennent rapidement nos limitations et nos défauts. Souligner les failles de l’homme, rien de nouveau, et toutes les religions ont copieusement disserté sur le sujet. Et, si l’homme n’est pas mauvais en soi, on peut être assuré que “le pouvoir corrompt”. Il faut limiter les capacités individuelles et collectives pour éviter tout abus et excès, qui peuvent avoir des conséquences catastrophiques : guerres, génocides, oppression de masse.

Bref, on ne peut pas faire confiance à l’homme et il doit y avoir sans cesse des mécanismes pour limiter nos plus sombres instincts.

La technologie moderne, que l’on résume ici à nos ordinateurs personnels et nos smartphones, devaient être nos compagnons en qui nous pouvions avoir confiance et qui augmenteraient nos qualités tout en limitant nos défauts.

Sous des arguments prétendument humanistes, en nous promettant une tech “empowering” qui permettrait à chaque individu d’avoir plus de contrôle sur sa vie et sur le monde, on peut voir en réalité des tactiques anti-humaines.

Les réseaux sociaux, loin de nous informer mieux, nous noient sous une quantité d’informations de sources discutables et à la véracité douteuse. Et derrière les réseaux sociaux, c’est tout internet qui repose sur la même logique. Sous couvert de nous permettre de faire plus, nous sommes noyés par trop d’informations. On ne peut que choisir mal, et on s’étonne ensuite des conséquences désastreuses de nouveaux outils à notre disposition, blâmant à nouveau la nature humaine.

Au lieu d’une indispensable introspection, les gurus de la tech nous promettent plus de la même chose. Une IA aux vertus supposément magiques, qui nous permettra, encore une fois, d’être plus productifs, plus créatifs, plus libres, plus heureux. Mais en réalité, cette IA nous infantilise, et nous dit quoi choisir et quoi penser, tout en ajoutant une surcouche opaque et dangereuse entre nous et le monde.

Et enfin, comme utopie à atteindre, on nous vend désormais un paradis “transhumaniste”, ou l’on aura enfin dépassé enfin notre condition humaine, limitante et presque vulgaire. Et prétendre à une immortalité, dans des corps remplaçables à l’envie, réceptacles d’un pur esprit débarrassé des contraintes matérielles.

Bref, encore et toujours, en filigrane, c’est bien la nature humaine qu’il s’agit de pallier, voire même de remplacer, pour être enfin heureux et libres.

Réhabiliter la nature humaine, toute la nature humaine

Nous ne nions pas les dangers de certains penchants humains, ni les limites de nos capacités pour agir sur le monde et le comprendre. Mais nous postulons que systémiquement, ce sont avant tout le “pire” de la nature humaine qui peut passer à l’échelle, alors que le meilleur est généralement limité au niveau individuel.

Si nous pouvions passer à grande échelle l’amour et la compassion aussi facilement que la cupidité et l’individualisme crasse, nous pourrions en un clin d’oeil résoudre la plupart des crises auxquelles nous faisons face.

Il n’y a pas de conspiration à l’oeuvre, et la nature humaine n’est pas forcément à blâmer. Il est juste plus facile de mettre un prix sur tout et d’optimiser comptablement la tribu pour en faire un outil à créer de la valeur ajoutée, plutôt que d’appréhender l’infinie complexité du monde et agir pour autre chose qu’une maximisation purement arithmétique.

Alors que la responsabilité et l’engagement se diluent rapidement à grande échelle, notre capacité à agir pour le bien et notre motivation dans la durée pour autre chose qu’une gratification immédiate ne peuvent que disparaitre dans un monde devenu trop “meta” pour être compris instinctivement.

En résumé, le pire de la nature humaine est structuellement avantagé dans nos sociétés et nos économies, et représente une sorte d’entropie sociale qui nécessite moins d’efforts que de laisser le meilleur émerger et se structurer à grande échelle.

Plutôt que de voir comment limiter la nature humaine pour contenir le pire, nous préférons voir comment potentialiser la nature humaine pour faire prospérer le meilleur.

Lorsque l’on zoome sur les critiques de la nature humaine, surgit souvent une dichotomie entre l’intellectuel et le physique - le rationnel et l’instinctif.

À comprendre : nous sommes des êtres doués de raison, mais enfermés dans un corps charnel. La raison est la partie la plus noble de l’Homme, mais peut-être distraite voire corrompue par les désirs et les pulsions. Le corps est faible et corruptible, l’âme est pure et digne, généralement la seule partie capable d’atteindre (au choix) le monde des idées ou le paradis. Ainsi, pour voir le meilleur émerger, il faudrait contenir nos pulsions et nos instincts, pour laisser libre notre intellect et notre raison.

Nous voulons au contraire respecter et utiliser l’intégralité de la nature humaine, corps et esprit.

Encore une fois, nous préférons l’intellect car il peut plus facilement s’appliquer à l’échelle, dans un monde complexe et systémique. Nous pouvons imaginer et concevoir des chaines d’approvisionnement englobant plusieurs continents - mais notre empathie peine à fonctionner au-delà de ce que l’on peut voir de nos propres yeux.

Mais le corps, le sens, l’instinct, l’intuition, bref, tout ce qui n’est pas valorisé comme étant intellectuel, sensé, rationnel, ont une incroyable valeur. Nous n’avons pas besoin de théories ou d’idées complexes pour comprendre ce qui nous émeut. Nos tripes peuvent nous dire en un clin d’oeil si l’on sent que quelque chose cloche, nous menace ou ne nous convient pas.

Les Lumières ont mis l’Homme au centre du monde, et ont donné à chaque individu la capacité de choisir pour son propre bien et d’être maitre de son destin. Mais elles ont peut-être trop glorifié la raison, au détriment de tout le reste.

Nous célébrons la nature humaine, et toute la nature humaine.

Nous respectons nos capacités intellectuelles, mais nous souhaitons réhabiliter le reste : l’empathie, la confiance, l’instinct. Tout ce qui ne peut pas forcément s’expliquer en formules mathématiques et être retranscrit dans un fichier excel, mais qui a pourtant un rôle crucial à jouer dans nos vies, au niveau individuel bien sûr, mais aussi au niveau collectif.

C’est en permettant à l’intégralité de la nature humaine de passer à l’échelle que nous pourrons débloquer de nouvelles façons de collaborer, de nouveaux ressorts de motivation collective, pour résoudre les crises que nous traversons.

Une tech candide : interface, entre nature humaine et monde complexe

Nos apps et sites web du quotidien sont des “interfaces”, des successions écrans. Mais c’est aussi une interface, au sens premier du terme : ce qui nous permet de percevoir et d’agir sur le monde, des rouages et des connexions entre nous et le reste de l’univers.

Nous nous proposons d’imaginer cette interface comme une extension, non pas uniquement de notre intellect, mais de notre cerveau, notre corps, nos sens, notre instinct.

Et plutôt que de se limiter à “transposer” le monde, en essayant d’en sélectionner une petite partie (le plus souvent biaisée) pour la faire tenir dans l’espace limité de nos écrans, nous proposons de le “translater” et de traduire l’infinité complexité du monde d’une façon qui permet à la nature humaine - toute la nature humaine - d’en trouver le sens.

D’adapter les échelles systémiques à la mesure humaine, d’expliciter des phénomènes imperceptibles par nos sens (trop petits, trop grands, trop éloignés…) pour que notre corps puissent les concevoir de façon instinctive. D’ajouter une dimension réflexive à ces interfaces, pour ne plus nier l’importance de nos instincts et pulsions dans nos choix, mais pour les accepter et les inclure dans nos processus décisionnels. De ne plus laisser des forces mercantiles exploiter nos penchants, mais les utiliser pour nous motiver à agir comme on le décide. De ne plus opposer notre intérêt personnel à ceux des autres, dans un monde à somme nul, mais à voir notre intérêt dans celui des autres, pour voir les bénéfices d’une collaboration à grande échelle.

Bref, d’utiliser la technologie pour agir comme on le souhaite, pour servir notre intérêt personnel de façon plus subtile et complète, pour s’auto-influencer et s’auto-récompenser pour parvenir à atteindre nos objectifs.